Le manoir de Tyneford

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Le manoir de Tyneford commence en 1938. Nous faisons alors la connaissance d’Elise Landau, une jeune femme de bonne famille, contrainte de s’exiler en Angleterre en raison du climat politique autrichien. A Vienne, elle laisse ses parents, et sa soeur qui, quant à elle, prévoit d’émigrer aux Etats-Unis avec son mari. Elise devient ainsi femme de chambre au Manoir de Tyneford, au service de Mr. Rivers, le maître des lieux. L’inquiétude quant au sort de ses proches et ses nouvelles conditions lui mènent la vie dure. Elise n’en montre pourtant rien. Petit à petit, elle va s’adapter, et des liens vont se tisser entre elle est les habitants de Tyneford. Elle va apprendre à apprécier sa nouvelle vie, à découvrir d’autres traditions et se forger de nouvelles habitudes. Et très rapidement, elle tombe sous le charme du manoir ainsi que de ses occupants, et réciproquement.

« Je ne vis la maison que lorsque nous fûmes presque arrivés. Au-dessus de la cime des tilleuls pointaient des cheminées et une girouette de lation en forme de bateau qui louvoyait et gambillait au vent. On aurait dit qu’elle naviguait sur un océan de feuillage (…). Enfin nous sortîmes de l’allée et Tyneford s’offrit à ma vue. Je n’oublierai jamais cette première vision. C’était un manoir simple et élégant. D’une couleur différente de celle des cottages (…). Ce ne fut pas seulement la beauté du bâtiment qui me frappa cet après-midi-là et bien d’autres après, mais aussi sa situation : rares sont les endroits en Angleterre où la nature a été plus prodigue (…). Une élégante terrasse courait le long de la maison d’où quelques marches menaient à une pelouse soyeuse qui descendait vers la mer. Toutes les fenêtres de la façade donnaient sur cette étendue d’eau étincelante, calme, enchanteresse. Je respirai de nouveau cet air à l’étrange odeur de thym, de terre fraîchement retournée, de sueur et de sel ».

« J’adorais cet endroit. J’aimais son côté sauvage, la mer battant les rochers noirs, le cri des oies cendrées dans le ciel, les oeillets maritimes au sommet des falaises, les couleuvres lovées dans la lande, le chant des pêcheurs, … »

Je me suis tout de suite prise d’une grande affection pour Elise. C’est une jeune femme incroyablement forte, intelligente, romantique et entière, tout en ayant la tête bien vissée sur les épaules. Mais je suis aussi tombée sous le charme de tous les autres personnages, Kit un peu moins peut-être car je l’ai trouvé assez lisse et immature. La façon dont l’auteur évoque l’exil, avec cette crainte de se perdre, d’oublier le visage de ceux qui sont restés est poignante. On partage la dévotion d’Elise à l’égard des quelques reliques familiales qu’elle a emmenées avec elle. Une robe de sa mère, des perles, le dernier manuscrit de son père (écrivain) caché dans un alto (sa mère est musicienne) (d’où le titre original du roman The novel in the viola – que je préfère en raison de ce qu’il évoque). Ils sont tout aussi précieux à nos yeux qu’aux siens. Je me souviens avoir été bouleversée par une scène à la fin où la métaphore installée par l’auteur autour de ce manuscrit caché nous explose à la figure.

Un passage où Elise parle de ses parents : « D’habitude, je les voyais dans la maison de mon enfance. Julian écrivait dans son bureau, Anna revenait de son shopping les joues roses, encombrée de paquets enveloppés dans du papier rayé. A présent, je ne savais comment penser à eux. Je n’avais plus d’images en tête, l’écran était blanc ».

« Lorsque je pensais à l’Elise de Vienne avec sa vie facile remplie de concerts, de bains parfumés et d’amour familial, j’avais l’impression qu’il s’agissait d’une autre personne ».

Le ton du roman est certes nostalgique et mélancolique, mais je ne l’ai pas trouvé triste pour autant. C’est un roman qui est très atmosphérique. Il y a de très jolies scènes plutôt joyeuses qui apportent elles aussi beaucoup au ton général. Mais ce qui a achevé de me convaincre et de m’emporter dans ce tourbillon d’émotions, c’est la façon dont le manoir et la mer prennent part à l’histoire. Ils sont eux aussi des personnages. On sent presque le vent nous fouetter le visage. On entend les vagues le long du rivage. Le manoir de Tyneford nous fait rêver, avec sa rudesse et son luxe désuet. Je vous ai inséré quelques passages évocateurs du talent de l’auteur pour créer des ambiances et donner à un lieu une atmosphère unique. Ceux qui ont lu Rebecca penseront à Manderley. Pour terminer, j’évoquerai rapidement la fin en demi-teinte que j’ai beaucoup aimée. Je l’ai trouvée à l’image du roman. En ce qui concerne le village de Tyneford, l’auteur s’est d’ailleurs inspirée d’une histoire vraie, elle en parle dans une note finale. J’ai lu que certains considéraient ce livre comme une romance. Certes, il y a un aspect romantique qu’on ne peut nier, mais personnellement, je le vois plutôt comme un roman d’apprentissage sur l’exil, avec une héroïne plus que digne de notre attachement. Je vous le recommande vivement. Quant à moi, je vais me pencher sérieusement sur les autres romans de l’auteur.

-Emy

Le manoir de Tyneford, Natasha Solomons, Calmann-Lévy, 2012, 456 p.

Disponible en poche.

Charlotte

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Il y a plusieurs semaines que j’ai refermé Charlotte, et je peux vous dire qu’il me hante toujours aujourd’hui. C’est un roman que je suis certaine de relire un jour, et pour tout vous avouer, j’ai déjà envie de le relire là, maintenant, tout de suite.

Découpé en huit parties, le roman retrace la vie de Charlotte Salomon, peintre juive allemande. Nous la suivons depuis son enfance jusqu’à sa mort, exécutée à l’âge de 26 ans, alors qu’elle était enceinte. Charlotte grandit dans le milieu intellectuel et artistique berlinois. Tout en faisant face à un passé familial assez morbide, elle découvre sa passion pour l’art et entre à l’Académie des Beaux-Arts. S’ensuit la fuite en France au début des années 40. C’est là qu’elle réalisera son oeuvre autobiographique Leben ? oder Theater ? Le climat de l’époque baigne le récit, mais il ne prend jamais le pas sur la voix de l’héroïne. Nous vivons l’histoire à travers ses yeux, ce qui est d’autant plus bouleversant.

Mais Charlotte n’est pas uniquement un récit de vie. C’est aussi le récit d’un écrivain aux prises d’un sujet qui le fascine et qu’il a du mal à appréhender. Les paragraphes racontant l’histoire de Charlotte se succèdent et s’entrelacent aux anecdotes et confidences de l’écrivain sur le chemin qui l’a mené à écrire ce roman. Un peu à la façon de notes de bas de pages qui seraient intégrées au récit. Il explique sa connexion avec son héroïne, comment ce style bien particulier de rédaction s’est imposé à lui et les recherches qu’il a menées.

C’est passionnant, bouleversant et très juste. Je vous le recommande chaudement.

-Emy

Charlotte, David Foenkinos, Gallimard, 221 p.