Le secret de la manufacture de chaussettes inusables

Comme tous ceux qui ont adoré Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, c’est avec une certaine appréhension, mais aussi avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai vu apparaître sur les tables des librairies le nouveau roman d’Annie Barrows. Je me méfiais de son titre français que je soupçonnais tarabiscoté pour faire écho à celui de son prédécesseur et surfer sur son succès. J’ai d’ailleurs trouvé le titre original bien plus approprié (The truth according to us). Mais au fond, cela n’a pas bien grande importance, car derrière son titre vendeur se cache un roman merveilleux que j’ai découvert avec un immense plaisir.

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Layla Beck, fille de sénateur habituée à un certain train de vie, se voit couper les vivres par l’instance paternelle qui juge que si sa fille est assez indépendante pour refuser le prétendant de son choix, elle l’est également pour subvenir à ses propres besoins. Grâce à l’aide de son oncle, on lui confie la commande d’un livre dans le cadre d’un projet gouvernemental. Elle doit se rendre en Virginie Occidentale, dans la petite ville de Macedonia pour en écrire l’histoire. Sur place, elle prend pension chez les Romeyn, une famille autrefois reconnue au sein de la petite ville et autour de laquelle plane un certain mystère aujourd’hui. Elle y fait la connaissance de Willa et Bird, les deux petites filles de Felix, seule figure masculine au sein de la maison. Felix est souvent en déplacement pour ses « affaires », et c’est essentiellement l’une de ses soeurs, Jottie, qui s’occupe des filles. Layla débarque donc au sein de cette maisonnée à la dynamique assez particulière et dont l’histoire résonne toujours dans la petite ville de Macedonia.

Le secret de la manufacture de chaussettes inusables est un roman magnifique où les personnalités s’entrechoquent et où la bonne répartie et les histoires incongrues ne manquent pas. Difficile de ne pas s’attacher à cette famille plutôt unique et d’en découvrir tous les secrets. C’est également un roman qui transpire la féminité de par ses narratrices, Willa et Layla, mais également en raison de tous les autres personnages féminins qui l’habitent, comme celui de Jottie, et ceux de ses soeurs aux personnalités atypiques dans une moindre mesure.  Jottie est un personnage magnifique, beau dans sa simplicité et son humanité. Elle a renoncé à beaucoup de choses, et vit toujours douloureusement la perte de son amour de jeunesse ainsi que la trahison dont elle a été victime, mais elle ne déteste pas la vie qu’elle s’est construite pour autant. Elle déborde d’amour pour ses nièces, et si elle rêve parfois d’un avenir meilleur, c’est surtout pour ces dernières. La petite Willa est aussi un personnage que j’ai énormément aimé. Elle est pleine de personnalité et de vivacité, en plus d’être une lectrice vorace. Son père et sa tante Jottie sont ses héros. Elle ne comprend pas toujours leurs décisions et leurs comportements, mais ces derniers exercent sur elle une fascination éveillant constamment sa curiosité. Au cours du récit dont elle détient une part importante de narration, Willa va passer de l’enfance à l’adolescence, cette période si cruelle où les illusions se perdent en même temps que les certitudes s’effritent. Elle fait partie de ces personnages dont on sait qu’ils seront promis à un avenir brillant parce qu’ils ont quelque chose de différent ; Willa est un petit éclat de verre qui n’a pas encore réalisé qu’il est un diamant brut. Le personnage de Layla est quant à lui essentiellement dessiné à travers sa correspondance où elle partage ses sentiments concernant sa nouvelle vie et les rencontres qu’elle y fait. Layla est un personnage qui connait lui aussi une belle évolution. L’insouciance et la désinvolture seront reléguées au placard pour laisser place à une maturité sincère et tendre. Ces trois personnages sont l’âme du roman, ils nous apportent énormément et ne manquent pas de nous émouvoir à plusieurs reprises.

Dans un style plutôt lent, le roman alterne plusieurs voix et structures narratives, lui donnant un rythme en parfaite adéquation avec l’histoire. Nous ressentons aux côtés de Layla la moiteur et la langueur propres aux étés cuisants où tout et rien se passe en même temps. Avec l’arrivée de la jeune femme, la chaleur monte, les personnalités s’exacerbent et les questions se posent. En cet été de 1938, les secrets de Macedonia se révèlent, et avec eux, sont exorcisés ceux de la famille Romeyn. Le secret de la manufacture… nous confie une histoire forte et émouvante que je vous recommande de tout coeur.

-Emy

Le secret de la manufacture des chaussettes inusables, Annie Barrows, Editions Nil, 621 p.

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Fried green tomatoes at the Whistle Stop Cafe

IMG_2987Evelyn Couch n’aurait jamais imaginé à quel point sa vie changerait en faisant la connaissance de Ninny Threadgoode. Alors qu’elle rend visite à sa belle-mère dans une maison de convalescence, elle rencontre Ninny au détour d’un couloir. Les deux femmes échangent quelques mots, et Ninny évoque rapidement son passé, en particulier deux femmes qu’elle a bien connues et qui ont profondément marqué sa vie : Idgie Threadgoode (sa belle-soeur) et Ruth Jamison. En pleine période de grande dépression, Idgie et Ruth ouvrent le Whistle Stop Cafe qui devient rapidement une maison pour les habitants de la petite ville de Whistle Stop en Alabama.

La relation entre Evelyn et Ninny permet la mise en abyme de l’histoire d’Idgie et de Ruth. Dans une narration éclatée mais parfaitement maîtrisée, Fannie Flagg nous emmène sur les traces de ces deux femmes exceptionnelles, aussi courageuses qu’humaines. Idgie n’a jamais été du genre à se plier aux conventions sociales. Elle est et restera toute sa vie un peu sauvage, toujours en communion avec cette liberté que le monde d’alors lui offrait. Ruth est de nature plus calme et douce, mais pas fade pour autant. Même si elles agissent de façon radicalement différentes, elles sont toutes deux pourvues de qualités humaines qui ne passent pas inaperçues au sein de la communauté de Whistle Stop. Parce qu’au-delà des personnages principaux, comment ne pas mentionner l’étonnante et fascinante galerie de personnages secondaires ? Sipsey, Big George, Smokey, Dot et Wilbur Weems (un vrai régal ces deux-là !), Grady, Cleo,… Il nous faut quelques pages pour nous y retrouver mais il n’en demeure pas moins qu’ils sont tous uniques. Et ne parlons pas de la relation entre Evelyn et Ninny qui est particulièrement touchante. Elles s’entraident et s’écoutent, chacune apprend de l’autre et une belle amitié voit le jour.

J’ai vraiment adoré ce roman, et j’espère sincèrement que mon billet vous donnera envie de vous y plonger. Fannie Flagg aborde de nombreux sujets qui ne sont pas forcément joyeux, mais elle le fait avec une grâce et un humour absolument délicieux ! A travers l’histoire de la vie d’Idgie et de Ruth, une vie aussi simple que fascinante, elle nous dresse en toile de fond le portrait du Sud des Etats-Unis des années 30 et en dépit des nombreux problèmes qui jalonnaient l’époque, elle nous fait rêver. Elle nous fait aspirer à un monde plus simple et libre où les relations humaines semblaient plus authentiques, et où le bonheur se trouvait dans les petites choses du quotidien, comme celui de croquer dans un beignet de tomate verte.

Shopgirl l’a elle-aussi lu, et vous pourrez découvrir son billet sur son blog très bientôt !

-Emy

Fried green tomatoes at the Whistle Stop Cafe, Fannie Flagg,  Vintage Books,  505 p.

Titre français : Beignets de tomates vertes  (J’ai Lu)

Un dîner avec Cary Grant

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J’ai reçu ce roman au printemps dernier (encore merci à Emjy), et je n’ai pas attendu bien longtemps avant de le découvrir tellement il me tentait. Aujourd’hui, vous avez enfin mon billet !

Un dîner avec Cary Grant est le premier des deux tomes que comptera l’histoire racontée par Malika Ferdjoukh, et il se concentre sur Jocelyn, un jeune français débarquant à New York au lendemain de la seconde guerre mondiale pour y étudier la musique. Il arrive à la pension Giboulée où il se rend compte qu’il y a eu un malentendu en raison de la mixité de son prénom. En effet, la pension n’accueille que des pensionnaires féminines ! Mais grâce à son talent de pianiste et quelques bienheureuses coïncidences, Jocelyn va pouvoir y rester et occuper le sous-sol de la maison. Il fait alors la connaissance des jeunes filles logeant à la pension Giboulée: Chic, Dido, Manhattan et Hadley. Aspirant toutes à danser ou jouer sous les feux de Broadway, elles insufflent au roman toute la vie dont il est fait grâce à leurs personnalités et leurs vies palpitantes. Vous vous attacherez à chacune d’entre elles, à leurs secrets et leurs aspirations… Mais Jocelyn n’est pas en reste non plus ! C’est un jeune homme extrêmement charmant et courageux qui essaie tant bien que mal de s’adapter à sa nouvelle vie. Il apprend à connaître les coutumes américaines, et à s’intégrer dans ce nouveau milieu qui le fascine autant qu’il l’intimide. Cela donne lui à quelques scènes assez drôles et cocasses !

J’ai adoré me balader dans le New York de l’époque, frénétique, bohème et transpirant de créativité. Cette effervescence artistique crée un monde d’infinies possibilités, où chaque destin peut basculer grâce à quelques notes de piano bien envoyées ou quelques pas de claquettes innovés. Le style de Malika Ferdjoukh est coloré et décalé, à l’image de ce à quoi elle nous avait habitués jusqu’ici. Tout ce que j’aime ! Broadway Limited est un bon gros pavé tout doux qui vous donnera le sourire ; il vous fera également voyager et rêver. C’est drôle, émouvant, mignon, romantique aussi, et merveilleusement bien écrit. Tout ce que la littérature jeunesse a de meilleur à offrir, un vrai coup de coeur. J’attends le deuxième volet avec grande impatience !

-Emy

Broadway Limited – Un dîner avec Cary Grant, Malika Ferdjoukh, L’école des loisirs, 583 p.

Le manoir de Tyneford

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Le manoir de Tyneford commence en 1938. Nous faisons alors la connaissance d’Elise Landau, une jeune femme de bonne famille, contrainte de s’exiler en Angleterre en raison du climat politique autrichien. A Vienne, elle laisse ses parents, et sa soeur qui, quant à elle, prévoit d’émigrer aux Etats-Unis avec son mari. Elise devient ainsi femme de chambre au Manoir de Tyneford, au service de Mr. Rivers, le maître des lieux. L’inquiétude quant au sort de ses proches et ses nouvelles conditions lui mènent la vie dure. Elise n’en montre pourtant rien. Petit à petit, elle va s’adapter, et des liens vont se tisser entre elle est les habitants de Tyneford. Elle va apprendre à apprécier sa nouvelle vie, à découvrir d’autres traditions et se forger de nouvelles habitudes. Et très rapidement, elle tombe sous le charme du manoir ainsi que de ses occupants, et réciproquement.

« Je ne vis la maison que lorsque nous fûmes presque arrivés. Au-dessus de la cime des tilleuls pointaient des cheminées et une girouette de lation en forme de bateau qui louvoyait et gambillait au vent. On aurait dit qu’elle naviguait sur un océan de feuillage (…). Enfin nous sortîmes de l’allée et Tyneford s’offrit à ma vue. Je n’oublierai jamais cette première vision. C’était un manoir simple et élégant. D’une couleur différente de celle des cottages (…). Ce ne fut pas seulement la beauté du bâtiment qui me frappa cet après-midi-là et bien d’autres après, mais aussi sa situation : rares sont les endroits en Angleterre où la nature a été plus prodigue (…). Une élégante terrasse courait le long de la maison d’où quelques marches menaient à une pelouse soyeuse qui descendait vers la mer. Toutes les fenêtres de la façade donnaient sur cette étendue d’eau étincelante, calme, enchanteresse. Je respirai de nouveau cet air à l’étrange odeur de thym, de terre fraîchement retournée, de sueur et de sel ».

« J’adorais cet endroit. J’aimais son côté sauvage, la mer battant les rochers noirs, le cri des oies cendrées dans le ciel, les oeillets maritimes au sommet des falaises, les couleuvres lovées dans la lande, le chant des pêcheurs, … »

Je me suis tout de suite prise d’une grande affection pour Elise. C’est une jeune femme incroyablement forte, intelligente, romantique et entière, tout en ayant la tête bien vissée sur les épaules. Mais je suis aussi tombée sous le charme de tous les autres personnages, Kit un peu moins peut-être car je l’ai trouvé assez lisse et immature. La façon dont l’auteur évoque l’exil, avec cette crainte de se perdre, d’oublier le visage de ceux qui sont restés est poignante. On partage la dévotion d’Elise à l’égard des quelques reliques familiales qu’elle a emmenées avec elle. Une robe de sa mère, des perles, le dernier manuscrit de son père (écrivain) caché dans un alto (sa mère est musicienne) (d’où le titre original du roman The novel in the viola – que je préfère en raison de ce qu’il évoque). Ils sont tout aussi précieux à nos yeux qu’aux siens. Je me souviens avoir été bouleversée par une scène à la fin où la métaphore installée par l’auteur autour de ce manuscrit caché nous explose à la figure.

Un passage où Elise parle de ses parents : « D’habitude, je les voyais dans la maison de mon enfance. Julian écrivait dans son bureau, Anna revenait de son shopping les joues roses, encombrée de paquets enveloppés dans du papier rayé. A présent, je ne savais comment penser à eux. Je n’avais plus d’images en tête, l’écran était blanc ».

« Lorsque je pensais à l’Elise de Vienne avec sa vie facile remplie de concerts, de bains parfumés et d’amour familial, j’avais l’impression qu’il s’agissait d’une autre personne ».

Le ton du roman est certes nostalgique et mélancolique, mais je ne l’ai pas trouvé triste pour autant. C’est un roman qui est très atmosphérique. Il y a de très jolies scènes plutôt joyeuses qui apportent elles aussi beaucoup au ton général. Mais ce qui a achevé de me convaincre et de m’emporter dans ce tourbillon d’émotions, c’est la façon dont le manoir et la mer prennent part à l’histoire. Ils sont eux aussi des personnages. On sent presque le vent nous fouetter le visage. On entend les vagues le long du rivage. Le manoir de Tyneford nous fait rêver, avec sa rudesse et son luxe désuet. Je vous ai inséré quelques passages évocateurs du talent de l’auteur pour créer des ambiances et donner à un lieu une atmosphère unique. Ceux qui ont lu Rebecca penseront à Manderley. Pour terminer, j’évoquerai rapidement la fin en demi-teinte que j’ai beaucoup aimée. Je l’ai trouvée à l’image du roman. En ce qui concerne le village de Tyneford, l’auteur s’est d’ailleurs inspirée d’une histoire vraie, elle en parle dans une note finale. J’ai lu que certains considéraient ce livre comme une romance. Certes, il y a un aspect romantique qu’on ne peut nier, mais personnellement, je le vois plutôt comme un roman d’apprentissage sur l’exil, avec une héroïne plus que digne de notre attachement. Je vous le recommande vivement. Quant à moi, je vais me pencher sérieusement sur les autres romans de l’auteur.

-Emy

Le manoir de Tyneford, Natasha Solomons, Calmann-Lévy, 2012, 456 p.

Disponible en poche.

Charlotte

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Il y a plusieurs semaines que j’ai refermé Charlotte, et je peux vous dire qu’il me hante toujours aujourd’hui. C’est un roman que je suis certaine de relire un jour, et pour tout vous avouer, j’ai déjà envie de le relire là, maintenant, tout de suite.

Découpé en huit parties, le roman retrace la vie de Charlotte Salomon, peintre juive allemande. Nous la suivons depuis son enfance jusqu’à sa mort, exécutée à l’âge de 26 ans, alors qu’elle était enceinte. Charlotte grandit dans le milieu intellectuel et artistique berlinois. Tout en faisant face à un passé familial assez morbide, elle découvre sa passion pour l’art et entre à l’Académie des Beaux-Arts. S’ensuit la fuite en France au début des années 40. C’est là qu’elle réalisera son oeuvre autobiographique Leben ? oder Theater ? Le climat de l’époque baigne le récit, mais il ne prend jamais le pas sur la voix de l’héroïne. Nous vivons l’histoire à travers ses yeux, ce qui est d’autant plus bouleversant.

Mais Charlotte n’est pas uniquement un récit de vie. C’est aussi le récit d’un écrivain aux prises d’un sujet qui le fascine et qu’il a du mal à appréhender. Les paragraphes racontant l’histoire de Charlotte se succèdent et s’entrelacent aux anecdotes et confidences de l’écrivain sur le chemin qui l’a mené à écrire ce roman. Un peu à la façon de notes de bas de pages qui seraient intégrées au récit. Il explique sa connexion avec son héroïne, comment ce style bien particulier de rédaction s’est imposé à lui et les recherches qu’il a menées.

C’est passionnant, bouleversant et très juste. Je vous le recommande chaudement.

-Emy

Charlotte, David Foenkinos, Gallimard, 221 p.